Nicole Brossard

SOFT LINKS


ce sont des noms de lieux, de villes, des climats qui font les personnages. Des matins clairs, une pluie fine qui tombe depuis vingt-quatre heures, des images rares en provenance d'ailleurs et d'Amérique, deux désastres naturels qui obligent à se serrer les coudes au milieu des cadavres, ce sont des gestes tranquilles ou violets, des obus, des glaçons dans les verres à l'heure de l'apéro, bruits de vaisselles ou un léger bégaiement qui tourmente un instant, une gifle, un baiser ce sont des noms de villes comme Venise ou Reading, Tongue et Pueblo, des noms de personnages Fabrice, Laure ou Emma. Des mots aiguisés au fil des ans et des romans, mots que l'on a prononcés en respirant mal, en riant, en crachant, en suçant une olive, des verbes qu'on ajoute au plaisir des lèvres, au succès, à la mort certaine. Ce sont des mots comme genou ou joue et encore d'autres à perte de vue qui nous obligent à nous pencher au-dessus du vide, à nous étirer comme des chats le matin ce sont des mots qui font veiller jusqu'à l'aube ou prendre un taxi les soirs de semaine quand la ville s'endort avant minuit et que la solitude reste coincée entre les mâchoires comme un abcès. Ce sont des mots dits de mémoire, par envie ou par orgueil, très souvent mots prononcés avec amour en plaçant les mains derrière la nuque ou en remplissant un verre de porto. Ce sont des mots dont il faut chercher l'étymologie, qu'il faut ensuite placarder sur un mur dit de son de manière à ce que cris de douleur et soupirs de plaisir qui errent dans les rêves et les documents prennent d'assaut la mystérieuse obscurité du cur. Ce sont des mots comme baie, colline, oued, via, street, strasse dispersés dans le dictionnaire entre flamboyants et néons, cimetières, mornes et forêts. Ce sont des mots bras de mer, des ensembles de sens qui font griffes ou soft sur nos poitrines, froid, frissons, rigoles et peur dans le dos sans attendre pendant que nous cherchons à fissurer le temps lisse du futur avec des citations tranchantes. Ce sont des mots avaleurs de feu et de vie, on ne sait plus s'ils sont latins, français, italiens, sanskrits, mandarins, andalous, arabes ou anglais, s'ils cachent un chiffre, un animal ou de vieilles angoisses pressées de jaillir sous nos yeux comme des ombres clones remplies de lumière et de grands mythes.